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Entretien avec Henri Cardin

Le Dr Henri Cardin a pratiqué la médecine manuelle pendant plus de quarante ans. Il en a vécu les débuts, époque où rares étaient ceux qui se servaient de leurs mains pour soigner. La Revue de Médecine Orthopédique l'avait rencontré en 1996 et avait publié l'entretien suivant.

Revue de Médecine Orthopédique (RMO) : H. Cardin, vous avez été attaché pendant près de 30 ans à l'Hôtel-Dieu de Paris. Votre maîtrise des techniques manuelles manipulatives et de tissus mous est connue de tous. Votre cursus l'est moins. Voulez-vous nous en parler ?

Henri Cardin (HC) : Oui, j'ai d'abord été professeur d'Education Physique. Je suis né dans ce métier puisque mon père avait la même profession et faisait, en plus, du «massage médical». C'est avec lui que j'ai appris les premiers rudiments du métier.

RMO : Pouvez-vous situer approximativement l'époque ?

HC : Je suis né en 1922 à Paris. J'ai étudié jusqu'au brevet élémentaire puisque c'était suffisant pour ce métier. Il y avait ensuite une formation spécifique à la Ville de Paris pour exercer dans cette ville. Quand je me suis présenté, j'avais déjà 5 ou 6 ans d'enseignement avec mon père. C'est donc là ma formation véritable.

RMO : Votre père utilisait déjà des techniques manipulatives ?

HC : En fait mon père avait une formation de gymnaste aérien ! Il s'est même produit aux Etats-Unis. Les athlètes allaient le voir pour des problèmes variés : une épaule qui ne marchait pas, un genou... J'ai donc baigné dans ce moule depuis toujours. Ça a été toute ma jeunesse. A cette époque là (1933), il était le seul masseur médical pour toute la région du Perreux et alentours. Comme lui, la plupart des autres masseurs étaient d'anciens sportifs. Moi, je soignais avec mon père tous les problèmes des sportifs. Quant aux manipulations proprement dites, il avait ramené des Etats-Unis quelques techniques chiropratiques dont il assaisonnait ses soins personnels.

RMO : Quel type de pathologie rencontriez-vous ?

HC : Outre la pathologie sportive, (entorse, claquage, etc..), il y avait à cette époque des épidémies de poliomyélite régulières et nous avions, sur les bords de la Marne, de nombreux patients en rééducation. Mon père était un imaginatif né. On portait dans des brouettes les enfants qui ne pouvaient pas marcher pour les faire jouer au basket, il les attachait sur des bancs pour leur permettre de faire une gymnastique assise. Sa rééducation était parfois acrobatique : il fixait les enfants sur des échelles dans toutes les positions pour faire travailler tel ou tel groupe musculaire... Tel a été mon moule. J'ai été nommé Professeur d'Education Physique en 1940. Quelques mois plus tard, les allemands sont arrivés. J'ai repris mes activités en 1941 tout en poursuivant des études générales en cours du soir. Pendant la guerre, j'ai monté un numéro d'acrobatie puis, en 1943, ma classe ayant été appelée à partir en Allemagne dans le cadre du S.T.O, j'ai pu me cacher et entrer dans la résistance. La libération est venue avec ses plaies et ses bosses, j'ai fait la campagne d'Allemagne et ai été démobilisé en 1945. J'ai pu alors, grâce à mon brevet supérieur devenir professeur de gymnastique des lycées et collèges. J'ai tout de suite démissionné et j'ai monté un centre aux Champs-Elysées, en 1947, centre de gymnastique générale et de rééducation, dans un site magnifique puisque nous avions 200 m2 sous les toits. Ça a été un travail dantesque. J'étais seul avec ma femme qui s'occupait de tout. Tous les jours, nous ramenions du Perreux une valise de charbon pour le chauffage et une valise de linge propre. Nous repartions avec le linge sale...

RMO : Vous ne vous faisiez pas remarquer, dans le métro ?

HC : Non, c'était l'époque... Mais c'était un tel travail qu'au bout de deux ans j'ai décidé d'aller plus loin et de faire médecine. J'ai fait chaque première année en deux ans de façon à pouvoir continuer à travailler. Au début ça a été très dur : il fallait que je m'accroche pour les études fondamentales car je n'avais pas un bagage suffisant. Je me levais donc à 5 heures du matin pour étudier, puis je faisais mes soins et les dimanches et jours fériés, j'étais totalement disponible pour l'hôpital...

RMO : Votre thèse a été consacrée aux manipulations ?

H.C : Oui. J'avais un ami cardiologue qui était également sportif et qui m'a proposé un sujet sur l'intérêt des manipulations dans les angors intriqués à des douleurs d'origine vertébrale. C'est ce que l'on appelait les angors vertébro-coronariens. Pendant deux ans, dans le service de cardiologie, j'ai soigné ces patients. Ce type d'angor n'était cependant pas trop fréquent : j'ai pu exploiter complètement 15 à 20 cas. Les résultats n'étaient pas si mauvais puisque j'avais pu améliorer leur état clinique et les rendre sensibles à la Trinitrine, à laquelle ils avaient échappé. Le malheur est qu'il y avait dans le jury de thèse un orthopédiste nommé Gosset. Il a organisé un scandale autour du sujet. On a répandu le bruit que j'étais un espèce de «sous-marin» des ostéopathes américains et que je ne cherchais qu'à faire reconnaître l'ostéopathie en France. La thèse a donc été refusée une première fois. J'ai dû la repasser 15 jours plus tard après quelques «caviardages» : par exemple remplacer le mot manipulation par mobilisation, supprimer l'historique des manipulations. Il m'a fallu voir quelques patrons (Pasteur-Valéry-Radot, Hamburger) pour désamorcer le scandale. J'ai finalement été reçu. Je me suis ensuite installé en cabinet et ai commencé ma rhumatologie. Mon mémoire de CES portait sur le pH des urines du goutteux...
Comme j'avais parallèlement entrepris des démarches pour une qualification en médecine physique, j'ai pu obtenir celle-ci plus rapidement et ne me suis donc pas présenté au National de rhumato. Entre-temps, j'avais rencontré Robert Maigne en 1960 dans un congrès de rééducation, à Nice où il présentait un travail sur le rachis lombaire et où je présentais les résultats de ma thèse. Peu après, il m'a proposé de rejoindre son équipe de l'Hôtel-Dieu où la consultation prenait une ampleur considérable. C'était en 1964-65.

RMO : Que vous a apporté Robert Maigne ?

HC : II m'a permis de recadrer ma vision des choses en me donnant une base de réflexion et de pratique.

RMO : Mais d'où teniez-vous vos techniques manipulatives ?

HC : Outre quelques techniques chiropractiques que m'avaient apprises mon père, j'ai fait un véritable tour de France, comme les compagnons. J'ai pris d'abord des bouquins, comme ceux de Lavezzari, je me suis également inscrit à la Société Française d'Ostéopathie, où j'ai pu avoir accès à d'autres livres. Enfin, j'ai fait le tour de Paris de différents chiro et ostéopathes, en tant que patient, en m'inventant des problèmes variés et je me faisais soigner. Dès que j'ai pu connaître Robert Maigne, j'ai pu bénéficier de son enseignement. C'est en travaillant tous les jours que je me suis formé.

RMO : Quel type de clientèle aviez-vous à cette époque ?

HC : Outre les sportifs que je soignais habituellement, et les patients qui venaient se faire masser, je recevais aussi des patients d'un membre de ma famille qui était un assistant de Sèze. Il s'appelait Jurmand. Enfin, mon patron cardiologue de thèse m'envoyait également des patients.

RMO : Les manipulations périphériques ont toujours tenu une grande place dans votre pratique ?

HC : Oui. Mon père ne faisait que ça. Ayant pris sa suite, je voyais le lundi beaucoup de sportifs du dimanche venir se faire soigner. On voyait une foule d'épaules, d'épicondylites, de chevilles douloureuses...

RMO : Henri Cardin, le sport a toujours tenu une grande place dans votre vie ?

HC : Oui, d'autant que beaucoup de techniques de manipulations articulaires sont proches du geste sportif. Le perfectionnement reste continu et ce fut mon cas pendant toute ma carrière. J'ai ainsi pu adapter certains traitements manuels à la charnière cervico-occipitale en particulier lors-qu'une malformation rendait contre-indiquée toute manipulation. J'ai ainsi été amené à éliminer toute rotation au niveau de cette région en ne travaillant que par étirements et latéro-flexions. J'ai ainsi pu améliorer quantité de migraines, d'état vertigineux... Une partie de mon travail consistait à détendre les muscles de la nuque, tous très contractures. Ces techniques sont extrêmement minutieuses et demandent évidemment une bonne connaissance de l'anatomie.

RMO : Vous aviez une façon originale de traiter les coxarthroses ?

HC : J'ai utilisé un certain nombre de manœuvres qui s'adressaient plus à des formes débutantes de coxarthroses et surtout à des petits blocages douloureux de hanches tel qu'on en rencontre dans la pratique du judo ou après un faux mouvement forcé du membre inférieur. La technique consiste à prendre un contre-appui sur le bassin et à exercer une traction extrêmement sèche sur le membre inférieur le long de son axe, de façon à obtenir une décoaptation de l'articulation. Il s'agit d'ailleurs plus d'une secousse que d'une véritable traction. Ainsi je me souviens d'un basketteur opéré d'une prothèse totale de hanche et qui après une chute se plaignait de douleurs invalidantes qui le faisaient boiter. Le chirurgien l'avait vu : sa prothèse n'était absolument pas descellée, et il était venu me consulter. J'ai pu pratiquer cette manœuvre en tirant sa cuisse vers le haut en direction verticale. Bien que la traction ait été assez légère, j'ai entendu un bruit articulaire qui m'a impressionné bien qu'il ait été tout à fait indolore. Quelques minutes après le patient a pu marcher et repartir ses cannes sous le bras... Je me demande encore ce que j'ai pu faire...

RMO : Vous avez pu étudier sous scopie l'effet de cette manœuvre ?

HC : Nous l'avons fait sur une table de radio en prenant des clichés au moment de la manœuvre et, effectivement, de la manœuvre et, effectivement, quoique le cliché ait été un peu flou, on distinguait parfaitement une décoaptation de la tête fémorale dans le cotyle.

RMO : Et pour les coxarthroses plus évoluées ?

HC : A cette époque nous utilisions très peu les anti-inflammatoires qui étaient de surcroît mal tolérés. J'ai utilisé beaucoup des techniques de détente musculaire des muscles fessiers. Les adducteurs étaient également très souvent tendus et contractures. Je pense d'ailleurs qu'une partie de la douleur de la coxarthrose vient de la contracture de ces muscles et le travail manuel de ces tensions donnait toujours de bons résultats.

RMO : Pour rester dans le membre inférieur, sur les stades, vous avez vu beaucoup de lésions méniscales fraîches ?

HC : C'était surtout le lundi matin que nous voyions les patients... Ils venaient nous voir d'autant plus volontiers que les interventions chirurgicales pour ménisque étaient à cette époque très délabrantes et, souvent, avec des suites mouvementées. C'est mon père qui a mis au point la technique que j'ai toujours utilisée. Il commençait par faire asseoir le patient. On pratiquait alors des mouvements de rotation et de latéro-flexion de jambe, d'amplitude progressivement croissante, faciles et indolores sur un genou en décharge. A un moment, on sent que le genou est très détendu et on arrive à faire bailler l'interligne articulaire du côté lésé. On augmente très rapidement la traction et l'on remet immédiatement le membre en rectitude. Ainsi se trouve réduite la lésion méniscale.

RMO : Réduire un ménisque c'est bien mais la lésion devait récidiver très rapidement ?

HC : Eh bien pas du tout ! Evidemment, maintenant au premier accident, on enlève le ménisque. Nous ne faisions pas cela à l'époque et j'ai pu observer des patients sur des périodes prolongées : les récidives étaient fort rares. Ainsi, je me rappelle d'une anecdote : un de mes amis me téléphone d'une clinique. II venait de faire pour la première fois de sa vie un blocage méniscal et l'orthopédiste était prêt à l'opérer. Alors que l'on badigeonnait son genou à la teinture d'iode, son blocage se réduisit spontanément et le doute le gagna. Il m'appelle catastrophé en me demandant s'il doit réellement se faire opérer. Il ne savait plus quoi faire entre moi, qui conseillait d'attendre, et le chirurgien qui insistait pour l'intervention. Je l'ai véritablement kidnappé pour le sortir de la clinique : il n'a jamais récidivé de sa vie... Il faut dire que je faisais toujours suivre ces manœuvres d'une rééducation et d'une réadaptation à l'entraînement, ce qui permettait une meilleure récupération.

RMO : Vous avez également une grosse expérience dans les capsulites rétractiles de l'épaule...

HC : Je commençais toujours par travailler sur la charnière cervico-thoracique en la manipulant. La libération de cette charnière entraîne toujours un gain immédiat d'amplitude de 10 à 20° dans l'adduction de l'épaule.

RMO : Comment expliquer tout cela ?

HC : La capsulite de l'épaule est une maladie mal nommée. Il ne s'agit pas seulement de l'épaule mais d'une maladie régionale qui concerne également les fixateurs et élévateurs de l'omoplate, la première côte et les muscles comme le trapèze, l'angulaire, les scalènes sont également rétractés. Je pense que c'est sur cette rétraction qu'agit la manipulation, bien plus que sur le facteur articulaire vertébral. Ces manipulations ne sont cependant pas suffisantes, il y a tout un travail sur les tissus mous qui commence d'ailleurs au niveau du poignet et qui remonte progressivement vers l'épaule : détente, étirements, mobilisations... C'est un travail qui demande beaucoup de temps...

RMO : Henri Cardin, quels conseils donneriez-vous aux jeunes dans ce métier ?

HC : Je crois qu'il faut d'abord rendre à la palpation toute sa noblesse, savoir bien palper les muscles, les articulations et les différents tissus. Ensuite, je leur conseillerai d'intégrer toute manipulation dans un programme de préparation des différents tissus et de ne jamais manipuler à froid. Troisième point, le respect de la fonction articulaire me paraît fondamental : les articulations sont faites pour bouger... Enfin, le dernier point me semble être celui d'une réadaptation nécessaire (rééducation puis réadaptation à l'effort et à l'entraînement) surtout dans le cas de lésions chez le sportif.

 
Relisez les techniques rachidiennes de Henri Cardin publiées sur le site
 

Manipulation thoracique haute : technique dite du «menton-pivot»
Cardin H, Gourjon A. Revue de Médecine Orthopédique.1996;43:2-3.

Manipulation thoracique haute et costo vertébrale
Cardin H. Revue de Médecine Orthopédique. 1995;39:28.

Manipulation thoracique directe
Cardin H. Revue de Médecine Orthopédique. 1994;38:11-13.

Manipulation du rachis thoracique en enroulé dorsal
Cardin H. Revue de Médecine Orthopédique. 1995;42:9-10.

Manipulation thoracique aux genoux
Cardin H, Gourjon A. Revue de Médecine Orthopédique. 1995;39:26-27.



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